La stèle de la Démocratie

Détail de la représentation sculptée (http://www.amb-grece.fr/grece/berceau_democratie.htm)

La démocratie, qui étymologiquement veut dire le pouvoir du peuple, c'est-à-dire un gouvernement où le peuple exerce la souveraineté, est le plus séduisant des types de gouvernement. Même s’il faut rapidement ajouter que ça dépend pour qui, le peuple ou le dépositaire de sa souveraineté. C’est d’ailleurs assez frappant d’observer cette stèle de la Grèce antique, berceau de l’aventure démocratique occidentale, où le peuple (Demos) personnifié sous les traits d’un seul homme, reçoit sa couronne d’une femme, Démocratie. Contemporain de cette époque, Périclès (homme d’Etat athénien né vers 494-décédé en 429 avant J.-C.) déclarait dans un discours rapporté par Thucydide : « Notre régime politique… a pour nom démocratie parce que, dans l’administration, les choses dépendent non pas du petit nombre mais de la majorité. ».

Il suffit d’entendre cette expression : « On vit en démocratie ! », pour déceler la caractéristique de label de qualité adossée à ce mot. Mais tout le monde ne peut pas en dire autant. Nombreux sont les gouvernements qui optent pour la prudence, et préfèrent dire de leurs sociétés qu’elles sont en voie de démocratisation. Et l’observateur de se demander : mais jusqu’à quand ou encore, jusqu’où ? Oui, jusqu’à quel point est-ce que l’on se dit enfin en démocratie. Il serait plus correct de parler du fonctionnement démocratique ou non d’un gouvernement à un moment donné de son histoire ; car toute démocratie évolue dans le temps.

Historiquement, le terme de démocratie évoque une pratique qu’on retrouve à des degrés divers un peu partout dans le monde antique. Comme nous l’apprend l’encyclopédie en ligne Wikipédia (1), en plus de la démocratie athénienne aujourd’hui classée comme ayant été une forme de démocratie directe (dans laquelle le peuple prend lui-même les décisions, en opposition à la démocratie représentative, où la volonté des citoyens s’exprime par la médiation de représentants élus qui incarnent la volonté générale, votent la loi et éventuellement, contrôlent le gouvernement) ; mais dans l’antique Athènes, les femmes, les esclaves et les métèques (des étrangers, pas au sens péjoratif actuel), n’avaient pas de droit politique ni de citoyenneté, il y a aussi eu les Républiques de l’Inde, où l’on a trouvé l’une des plus anciennes traces de civilisation démocratique. Ainsi que la République romaine avec des élections excluant également femmes, esclaves et une bonne part de la population étrangère. Chez certaines tribus de la Confédération des Iroquois (Amérique du nord) ou chez les Bushmen australiens, la recherche du consensus au sein d’une majorité, a été observée. Et cette liste est loin d’être exhaustive.

On peut aussi égrener un chapelet d’expériences démocratiques au Moyen Age. Arrivent les fameux XVIIIe et XIXe siècles marqués par la fondation des Etats-Unis d’Amérique en 1776 et la Révolution française en 1789. C’est le moment de rappeler que du haut de leurs démocraties respectives, à l’origine, les sociétés issues de ces bouleversements historiques ne pratiquaient pas le suffrage universel (reconnaissance du droit de vote à l’ensemble des citoyens d'une nation, sans distinction de condition sociale, d'origine, de race ou de sexe) (2). Encore du fait de l’esclavage, des colonies, et des femmes : tout un monde exclu d’office de l’exercice démocratique. On en voit encore les séquelles à l’heure actuelle, avec les efforts de mise au diapason des uns par rapport aux autres ; en terme de parité pour les unes, et de démocratisation pour les autres, grands enfants.

Quelques points d’appréciation du fonctionnement démocratique d’une société humaine :

  • Le choix des dirigeants exerçant le pouvoir par le biais d'élections libres ;
  • L’existence d'une opposition politique organisée, libre, qui peut s'exprimer ;
  • L’existence d'un système judiciaire jugeant sur la loi ;
  • Le fait d’avoir connu au moins deux alternances (ce qui prouve « après coup » qu'il s'agissait d'une démocratie) ;
  • L’existence des unités de média indépendantes et libres.

« Un Homme, une voix »

Démocratie par ci, démocratie par là. Ce type de gouvernement est tellement vampirisé de nos jours, que nous avions fini par proposer ce néologisme de ‘’démoncratie’’. Il nous faudra nous décider à le présenter aux immortels de l’Académie française. Car, s’il s’agit en démocratie de la quête toujours à affiner d’un système d’organisation sociale épanouissant pour ses membres, il est des pays plus soucieux que d’autres de la poursuite de cet objectif. Le principe « un Homme, une voix »  qui a été le leitmotiv notamment d’un Nelson Mandela en butte à l’abomination de l’apartheid, peut être considéré comme le fondement théorique principal de la démocratie.

En rappel, nous détournions la formule de Périclès ("le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple") en déclarant que « la ‘’démoncratie’’ est le pouvoir du peuple, par des ‘’démons’’ contre le peuple. (Ces) démons […] (n’étant) pas forcément des individus englués dans un système socio politico-économique malsain, mais surtout des mentalités qui relèguent la morale et la valeur de la personne humaine à un matérialisme et une chosification dévastateurs. […]L’accumulation quotidienne de petites lâchetés, voilà ce qui mine la pleine prise de conscience du devoir politique des citoyens de divers pays d’Afrique. ». Gandhi formulait plus clairement : “Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde !” (3).

L’utopie que sous-tend la démocratie est celle de voir le peuple voter comme un seul homme qui, face à des difficultés de tout calibre, décide d’adopter un comportement approprié, en vu de remédier à ces difficultés. D’où les atouts que constituent les concepts d’alternance et de majorité, qui agissent alors comme une remise en question non plus personnelle, mais à la dimension d’une société humaine. Quand ça marche, il est difficile de trouver meilleur système de gestion de groupe. Attention toutefois aux mauvaises inspirations (diagnostic) et prescriptions, à l’heure de l’administration du traitement. Ce dernier peut tirer le patient (peuple) des difficultés ou les aggraver pour son plus grand désarroi. Il ira de nouveau, et ce, à intervalles réguliers, s’adresser à un autre grand spécialiste ou charlatan. Ce qu’il aurait moins, voire pas du tout le loisir de faire sous un régime autoritaire.

Tout ce qu’on peut souhaiter, pour nombre de pays, dont le Cameroun, c’est l’avènement de ce jour où l’opinion (ce que les gens pensent de leur état, de comment est-ce qu’ils sont gouvernés), une fois appelée à devenir élection (le vote dans des urnes à bulletin secret, sans trucage), donnera des résultats qui soient en conformité avec, ce que son état d’esprit laissait présager avant et au moment de la consultation électorale. Sous d’autres cieux, rien que l’usure du pouvoir conduit souvent à l’alternance. C’est une respiration.

Mais encore faudrait-il que le corps électoral, qui doit être assez représentatif de l’ensemble des couches de la société, effectue son devoir. En effet, le système démocratique implique deux devoirs fondamentaux qui sont d’un, que l’on se donne la peine d’exprimer son opinion (quel est ce malade qui ne sait même pas dire qu’il a mal ?), ou du moins qu’on s’informe quand on manque des éléments pour s’en forger une; et de deux, un devoir de respect de l’expression des autres opinions, même si on n’est pas obligé de les admettre par ailleurs. Dans une optique de saine émulation.

Il faudrait aussi avoir les moyens de bien sonder cette opinion, en constituant de larges échantillons de la population, en trouvant des solutions susceptibles de résoudre les problèmes de langue ou d’autres difficultés propres au contexte local. Alors on verrait que ce paysan africain, accusé à tort dans le désormais tristement célèbre « discours de Dakar », d’avoir un imaginaire « où tout recommence toujours, et où il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès », a certainement son mot à dire.

Jean Jacques Rousseau avait mis le doigt sur le grain de sable qui empêche le bon fonctionnement de la machine démocratique dans certaines sociétés humaines : « Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas; il obéit aux lois, mais il n'obéit qu'aux lois; et c'est par la force des lois qu'il n'obéit pas aux hommes. ». Que de difficultés surmontables à partir de la pédagogie de cette citation. Puisque dans une démocratie, il ne peut y avoir ni maître ni esclave (4), nous devons apprendre à fonder notre autorité, le moment venu, sur la raison et non sur l’imposture. Bref, une fois que l’on a choisi le chemin de la démocratie, si l’on veut en tirer quelques fruits, il vaut mieux être vertueux et responsable. Sinon, c’est qu’on ne sait pas combien peut être exigeant ce type de gouvernement, à surveiller comme du lait sur le feu. Cette Vertu peut s’appréhender comme un souci de transparence et d’innovation dans nos faits et gestes publics. Ou alors ce n’est que perte d’énergie et de temps, obscurantisme et pédantisme de coquilles vides. 

D’autre part, c’est à loisir qu’on peut découvrir les failles du système. Avec l’historien Pierre Rosanvallon (5), « on se rend de plus en plus compte que le verdict des urnes ne peut plus être le seul étalon de la légitimité. L’élection, en effet, ne garantit pas qu’un pouvoir soit au service de l’intérêt général, ni qu’il y reste. Une appréhension élargie de la notion de volonté générale est ainsi en train d’émerger. Un pouvoir n’est désormais considéré comme pleinement démocratique que s’il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation à la fois concurrentes et complémentaires de l’expression majoritaire. C’est à cela que correspond notamment la montée en puissance, partout dans le monde, d’institutions comme les autorités indépendantes ou les cours constitutionnelles. ». Poussé vers la sortie, à quelques mois du terme de son mandat, par son propre parti, l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki ne le démentirait pas.

De plus, la majorité, en terme de maturité, est un mot qui évoque l'âge minimum requis pour voter, ce qui laisse du monde à la porte ; et dans un tout autre sens, la majorité, pendant de la minorité, est un salmigondis, un magma de volontés, de motivations et d’opinions hétéroclites, mouvantes, parfois contradictoires. Mais que dire enfin ! Nous dirons simplement avec Plutarque que « ceux qui se lancent dans toutes les tâches politiques qui se présentent… ont tôt fait de rassasier le peuple de leur personne et de se rendre insupportables, si bien que l’on jalouse leurs succès et qu’on est heureux de leurs échecs. » ; et avec Montaigne : « L'homme, cet être ondoyant et divers. ».

Serges A. Dongmo Mezatio

Sources :

1- http://fr.wikipedia.org

2- http://www.universalis.fr/encyclopedie/C030047/SUFFRAGE_UNIVERSEL.htm

3- http://www.lescasquesbleuscitoyens.com/

4- http://www.maphilo.net/sujet_democratie-264.html

5- Le Nouvel Observateur : N° 2287, du 4 au 10 septembre 2008

Encadré

L’ARCI [*] (Association pour la recherche coopérative internationale) problématise bien ce qu’est ce pouvoir du peuple :

« (...) La démocratie est un travail (…) dont le résultat essentiel est une forme d’organisation sociale qui respecte les libertés personnelles tout en garantissant ce que cette société considère comme étant juste pour la majorité. Si la démocratie est le régime où la majorité reconnaît les droits des minorités, c’est parce qu’elle accepte que la majorité d’aujourd’hui puisse devenir minorité demain. Ainsi, l’esprit démocratique est profondément dynamique (…). ‘’La démocratie est la reconnaissance du droit des individus et des collectivités à être les acteurs de leur histoire et pas seulement à être délivrés de leurs chaînes… La théorie de la démocratie n’est que la théorie des conditions politiques d’existence du sujet… J’ai défini le sujet comme l’effort d’intégration de deux faces de l’action sociale : la raison instrumentale (indispensable dans un monde de techniques et d’échanges) et la mémoire ou l’imagination créatrice’’. Ainsi, la démocratie pour Touraine apparaît comme une politique de la reconnaissance de l’autre, de la lutte de sujets, dans leur culture et dans leur liberté, contre la logique dominatrice des systèmes. La démocratie est aussi recherche de combinaisons entre la liberté privée et l’intégration sociale ou entre le sujet et la raison. Enfin, le bien-fondé de la démocratie est d’apporter les conditions institutionnelles indispensables à l’action du sujet personnel.

Les objectifs qui doivent donner sens aux activités politiques :

·         empêcher l’arbitraire et le secret;

·         répondre aux demandes de la majorité;

·         assurer la participation du plus grand nombre à la vie politique. ».

* http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-1936.html

(Livre - TOURAINE Alain, Qu’est-ce que la démocratie ? FAYARD, 1994 (France))